A VTT sur les chemins de Compostelle
Textes choisis

Nuit d'horreur sur le camino

Textes choisis

Bien avant le petit matin, des marcheurs prennent le départ et réveillent l'ensemble des dormeurs, pressés d'arriver au seuil du Camino Frances.

Nous nous levons plus tôt qu'à l'accoutumée, et prenons notre dernier petit déjeuner de pèlerin de l'An 2000 dans la salle commune. Chacun est recueilli, attentif, conscient de la solennité de la journée, dernière étape en France. Dans l'entrée de la maison, les paires de chaussures et les bourdons disparaissent au fur et à mesure des départs.
(…) Dans le lointain, nous entrevoyons Saint-Jean-le-Vieux où nous arriverons en début d'après-midi (…) Nous prenons un rafraîchissement à proximité de l'église, et Michel appelle une adresse à Saint-Jean-Pied-de-Port pour notre dernière nuit. L'annonce dans le guide nous semble attirante, c'est un accueil de "donate", une femme qui a ouvert sa maison aux pèlerins depuis deux ou trois ans. Elle demande nos prénoms et informe Michel qu'elle est très fatiguée mais qu'elle nous attend. Un peu surpris par les propos de la dame qui annonce qu'elle va faire une sieste, nous sommes néanmoins enthousiastes à l'idée de faire connaissance d'une "donate".

Nous arrivons à Saint-Jean-Pied-de-Port au terme d'une longue et pénible côte et pénétrons dans la ville par la traditionnelle Porte Saint-Jacques, qui ouvre les remparts du XVème siècle, porte historiquement franchie par des millions de pèlerins. (…)

A mi-hauteur de la rue, nous passons devant le gîte des pèlerins, puis juste après, en face, se dresse la maison de la "donate". La porte et les volets de la façade sont recouverts de feuilles de papier où sont écrits en diverses langues, et dans les couleurs du pays -vert et rouge- , la vocation du lieu : refuge de pèlerins. Une coquille Saint-Jacques et une paire de baskets usagées ornent le fronton signalant davantage encore le lieu d'accueil. Une coupure de presse vieille de quatre ans raconte l'histoire des chaussures qui ont appartenu à la propriétaire de la maison, enseignante qui a fait le Chemin de Compostelle, puis décidé de s'installer ici pour ouvrir un gîte. Nous poussons la porte et appelons.

Du fond du couloir, nous entendons descendre des mules qui claquent à chaque marche.

Passablement étonnés, nous voyons surgir une femme entre deux âges, une écume désordonnée de cheveux poivre et sel auréole un visage fatigué et inattentif. Vêtue d'une robe de chambre rose passablement usagée, elle nous explique avec difficulté qu'elle est épuisée et nous montre la chambre en rez-de-chaussée où sont installés quatre lits. Deux pèlerins ont déjà laissé leurs sacs et elle nous informe qu'elle ne servira pas la soupe traditionnelle ce soir, pas plus que le petit déjeuner du lendemain. Elle va se recoucher après nous avoir montré la salle de bains et la cuisine qu'elle interdit aux pèlerins en son absence " à cause des risques de gaz ". Après nous avoir fait promettre de ne pas rentrer trop tard après le dîner, elle disparaît dans les étages.

De plus en plus étonnés par la " donate ", nous nous installons dans la chambre et prenons une douche avant de sortir visiter la ville. Tandis que je m'apprête à ôter ma chemise dans la chambre, mon attention est attirée par le vacarme et les cris provenant de la rue et je réalise soudainement que les touristes s'ébaudissent devant la fenêtre ouverte de la chambre. Stupéfaite, je réalise que les badauds regardent à l'intérieur du gîte comme dans un zoo, essayant d'apercevoir les fameux "pèlerins" signalés dans les guides et malheureusement aussi sur la façade de la maison.

Refermant vivement ma chemise, je ferme précipitamment la fenêtre.

Sur les murs du couloir, des avertissements en rouge et vert sont punaisés à l'intention des hôtes de passage, interdisant les chaussures et les bâtons dans la chambre, fléchant des serpillières pour les chaussures mouillées. Des pensées et des méditations loufoques signées de la maîtresse des lieux achèvent de m'inquiéter sur son état mental. Le reste de la demeure est à l'avenant, jonché de mises en garde en rouge et vert, de l'entrée à la salle de bains, en passant par les sanitaires. Michel préfère en rire avec moi et nous quittons le gîte pour partir visiter Saint-Jean.

(…) Avant de regagner notre chambre, nous décidons de dîner dans un bel établissement au nom évocateur "Chez Ramuncho", proche de notre halte du soir. Nous y ferons un dîner remarquable de spécialités locales cependant qu'un orage éclate violemment éclaboussant de cataractes d'eau le store de toile qui abrite la terrasse où nous soupons.

Légèrement grisés par nos agapes, nous regagnons notre gîte où nos voisins de chambrée ronflent déjà harmonieusement et nous nous couchons sans bruit… Profondément assoupis, nous sommes soudainement réveillés par la lumière du plafonnier et la vision d'épouvante d'une femme éperdue, la " donate ". En peignoir, ébouriffée et les traits tirés, elle tient dans une main un long couteau de cuisine et nous demande d'une voix d'outre-tombe si nous avons tous payé notre nuitée.

Effarés, nous regardons avec stupeur nos voisins éveillés, les yeux exorbités, et le chien loup de la " donate " qui urine en rampant de long en large dans la chambre y compris sur les sandales de Michel.

La femme de plus en plus énervée se lamente sur son parquet et revient munie d'une serpillière qu'elle passe sur le sol en grommelant, tandis que Michel et les pèlerins nus dans leur sac de couchage sautillent vers la cuisine où trône la tire-lire pour y déposer leur quote-part. Interdite, du fond de mon duvet, je supplie la " donate " de ne pas passer la paille de fer comme elle prétend le faire, à minuit !, et nous obtenons d'elle qu'elle nous laisse enfin dormir remettant à demain l'encaustiquage du parquet. Après cet intermède digne de " Psychose ", nous mettons tous un certain temps à reprendre nos ronflements.

Au petit matin, dans la maison silencieuse, nous nous retrouvons tous quatre dans la cuisine qui aurait dû être fermée. Nous faisons bouillir de l'eau pour nos sachets de café et de thé, encore éberlués par la scène de la soirée et nous tombons d'accord pour juger la "donate" très déséquilibrée.

Dans un coin, je trouve le " livre d'or " de la maison où je lis entre quelques appréciations banales des critiques véhémentes de pèlerins se plaignant de l'accueil, de l'agressivité de la propriétaire, voire de l'absence de soupe et de petit déjeuner pourtant annoncés et réglés dans le prix de la nuitée. Sous chaque critique, d'une écriture large et appuyée, la " donate " a répondu en se justifiant à coups de sentences, d'admonestations et plaintes. L'un de nos compagnons de cauchemar est déjà prêt à s'élancer dans la nuit, sac à dos et lampe au front, il quitte les lieux en toute hâte. Gustav, quinquagénaire allemand très placide et original, prend son temps et discute avec nous en sirotant un café.

Après avoir chargé nos sacs, nous nous retrouvons dehors, et tirons la porte derrière nous avec soulagement. Barbu et la mise soignée, Gustav arbore un chapeau de feutre aux bords immenses relevé d'une coquille Saint-Jacques sur le front. Son short moulant de cycliste et le parapluie émergeant du sac à dos associés aux multiples tuyaux qui sortent des flacons logés dans les poches lui donnent une curieuse allure.

Nous nous rendons à l'accueil du gîte de pèlerins situé à deux pas. Nous y trouvons un groupe de dames très actives et compétentes à qui nous racontons notre mésaventure. Le rire est général, car la soi-disant "donate" est connue pour son penchant pour la dive bouteille, et ses frasques en état d'ivresse sont la plaie du quartier.

Marie-Odile

 
Note : en 2003, le gîte de la fameuse "donate" a été racheté par un couple de sympathiques hollandais dont la qualité de l'accueil n'a plus rien à voir avec celui évoqué par Marie Odile. Vous pouvez vous y rendre en toute confiance.
L'esprit du chemin, 40 rue de la Citadelle, St Jean Pied de Port. Voir le site.

 

Accueil
Accueil