A VTT sur les chemins de Compostelle
Textes choisis

Un pèlerin pas comme les autres

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Il était jeune, il approchait de la trentaine et s'appelait James, (...), comme je pouvais déduire du questionnaire que les pèlerins de St Jacques doivent remplir quand ils veulent avoir délivré un crédencial, c'est à dire une carte de pèlerin pour Santiago de Compostella.

"Well, I want to go to Santiago, of course on foot", 800km, quatre, cinq semaines tout droit vers l'Ouest en suivant le soleil, par tous les temps, à travers des chaînes de montagne, dans le brouillard, à travers la chaleur de la Meseta sans arbre ni eau, le sac à dos en bandoulière et les pieds pleins d'ampoules. James était arrivé à Biarritz par avion depuis Londres ce matin de bonne heure, avec son accompagnateur A..., un camarade d'université et un collègue, et avait pris le train de Bayonne à Saint Jean Pied de Port dans les Pyrénées d'où ils voulaient partir à pied pour Santiago le lendemain.

J'avais rencontré James dans l'accueil des pèlerins à St Jean Pied de Port où, encore épuisé par le long voyage, il s'était renseigné dans le centre d'informations pour les pèlerins de St Jacques une dernière fois, sur la route pour la Galicie lointaine qui n'est pas toujours facile, en particulier dans la traversée pénible des Pyrénées. Mais cette barrière ne semblait pas représenter un obstacle spécial à l'optimisme de James. Tout était mis au point, la montée par la route Napoléon, les bagages qu'il fallait absolument emporter, le temps et où ils allaient trouver une source en route. Je leur avais souhaité les meilleurs voeux, un "bon courage" et "bonne route", comme à tous les autres pèlerins. Ils devaient partir le lendemain de bonne heure, 27 km en montée, avec dix kilos de bagages sur le dos, jusqu'à l'altitude de 1400m.

C'était une belle journée, sans aucun nuage qui aurait indiqué un changement de temps. On était mi-juin, en plein été, la haute saison du pèlerinage auquel se consacrent depuis des années de plus en plus de gens venant de presque tous les coins d'Europe et du Nouveau Monde. Un jour comme fait pour marcher.

C'est pourquoi je fus d'autant plus étonné de voir James surgir encore une fois à l'accueil dans la matinée pour savoir s'il n'y avait pas une alternative à la traversée des Pyrénées par la route Napoléon, parce qu'il avait été malade l'année passée et ne se sentait pas assez fort pour faire le chemin jusqu'à Roncevaux, la première étape après la frontière espagnole, en un seul jour. Il me dit dit qu'il lui faudrait probablement prévoir un chemin plus court et devrait vraisemblablement passer la nuit ailleurs, avant l'arrivée à l'étape prévue.

Je lui dis que des pèlerins bien plus âgés faisaient cette étape sans grand problème et qu'il valait mieux qu'ils se reposent tous deux encore un jour avant de prendre la route. Je voulais aussi le dissuader de faire 27 km sur une route où ils auraient certes pu passer la nuit dans un petit hôtel à Valcarlos, la vallée de Charlemagne, mais qu'en revanche ils auraient à subir les inconvénients du trafic de poids lourds sur une route de montagne étroite et assez dangereuse. En plus, ils allaient ainsi renoncer aux vues superbes sur le massif des Pyrénées que l'on a depuis le chemin de montagne que prennent les pèlerins à pied.

Mais James était d'avis qu'il n'aurait pas de mal à y renoncer car il avait dû renoncer à bien des choses au cours de ces dernières années.

Quelque chose clochait dans cette affaire... Un jeune homme motivé, bien équipé pour une longue marche à pied, un temps splendide pour une promenade, un compagnon de route sûr... Et pourtant, cette étonnante hésitation à faire le premier pas sur la route de la ville sacrée.

"Vous savez, ma mère m'a baptisé au nom de James parce que je suis né le 25 Juillet, fête de la St Jacques. Je voudrais bien célébrer ma fête à Santiago. En plus, je voudrais envoyer une carte de Santiago à mon médecin qui m'a dit, il y a quelques années, que je n'atteindrais probablement pas les 40 ans. C'est pourquoi il est très important pour moi d'y arriver. C'est peut-être la dernière fois que je verrai Santiago, sauf si saint Jacques, le patron de mon nom et mon intercesseur, s'engageait en ma faveur. Je suis séropositif..."

C'est seulement lorsque je serrai encore une fois la main de James que je remarquai qu'il portait au col ouvert de sa chemise, un "red ribbon", un petit noeud que j'avais déjà vu quelque part, mais à l'époque, je n'étais pas familier avec sa signification, le signe de solidarité avec cette maladie...

Alfred Loew
Nuremberg, 14-09-2000

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