A VTT sur les chemins de Compostelle
Carnets de route

Leon - Santiago

Carnets de route

11 Juillet 2002, Jeudi, Leon - Ponferrada

Cette année, le fiston n'ayant pas souhaité venir, je ferai donc tout seul les 300 derniers kilomètres conduisant à Santiago...

Nuit difficile au centre d'accueil des pèlerins de Leon, dans le gymnase d'un collège aménagé en immense dortoir. Les matelas au sol y sont à touche touche. Une brochette de vététistes espagnols ronfleurs nous a gratifiés d'un magnifique concert. Cela allait de la mobylette sans échappement au décollage de boeing, en passant par l'atterrissage d'hélicoptère sur une plate-forme pétrolière. Même les boules Quiès n'obstruent pas le passage des décibels. Je secoue plusieurs fois mon voisin de matelas, mais cela n'a strictement aucun effet sur les vrombissements. Je réalise après coup que ce n'est pas lui qui ronfle, mais un Gargantua, à deux matelas de là ! L'autre se venge en m'étalant son bras sur la figure.

7h30. Sortie de Leon, le chapelet des marcheurs me sert de balisage pour quitter la ville dont les faubourgs sont à l'opposé du centre ville : laids, interminables et ennuyeux. Longue progression sur le chemin aménagé au bord de la RN, gros ennui pour les marcheurs, moment à oublier rapidement pour le vététiste. A Hospital de Orbigo, un groupe de touristes allemands en vadrouille me gratifie d'une belle haie d'honneur sur le pont. Finalement, je ne suis pas si seul que ça !

Le chemin n'est pas difficile, nous sommes en Castille, plate et déserte, mais le paysage manque vraiment d'attrait. Seule Astorga, et sa belle cathédrale, agrémente ce début d'étape. Le palais de Gaudi choque un peu dans cet environnement, j'avais nettement préféré les réalisations barcelonaises de l'architecte, histoire de contexte probablement. Finalement, j'ai hâte de retrouver la montagne. Le temps est clair, mais une fois de plus, comme l'année dernière, anormalement frais. Je dois garder un sous-vêtement sous le maillot, même dans la montée vers Foncebadon et la cruz de Ferro. Il y a vraiment de très gros cailloux au pied de la croix, ça m'étonnerait que tout cela soit arrivé ici à dos d'homme !

Manjarin : le pirate sonne la cloche au passage d'un groupe de marcheurs. Ils sont vraiment nombreux sur cette portion du camino, et ils le seront de plus en plus en approchant de Santiago. Il faut être prudent et respectueux dans les passages rapides. La clochette sur le cintre s'avère d'une remarquable efficacité, chacun se serre doucement au bord du chemin pour me céder gentiment le passage.

Les deux gros bus de touristes allemands, qui m'avaient salué à Hospital de Orbigo, ont eu la riche idée de traverser el Acebo. Ils obstruent complètement la minuscule rue, et balancent allègrement leurs fumées d'échappement. Je ne ferai pas connaissance avec l'atmosphère sereine et bucolique du petit village. La descente des montès de Leon est assez raide et caillouteuse, mais c'est un bon spot pour technicien du VTT.

Une boucle mal négociée, la pédale qui refuse de se décrocher pour mettre pied au sol, et me voilà par terre, juste devant une marcheuse qui, effrayée, recule d'un pas et se ramasse à son tour. Gros éclat de rire ! Derrière moi, un confrère à sacoches lutte vaillamment contre les cailloux pour ne pas démanteler son vélo. Je perçois de temps à autres le hurlement des freins qu'il torture.

Portable : le nouveau virus du camino
Très vite je fais connaissance avec l'épidémie qui se propage chez le "pèlerin" contemporain : le portable. Apparemment, grande spécialité de la jeunesse espagnole. Ca sonne de partout, ca s'interpelle à tout bout de champ. Il y en a même qui appellent tout en marchant .
Nous vivons une époque moderne ...

Petite pose à Molinaseca, le village vaut vraiment le coup d'oeil et il y a même une superbe baignade au pied du vieux pont. Discussion amicale sur les vertus du VTT "tout camino" avec des hollandais qui utilisent plutôt la route. Le confrère aux sacoches, un autrichien, arrive aussi. Le patelin lui plaît et il souhaite y passer la nuit.

17h 00. Je préfère continuer jusqu'à Ponferrada, le gîte y a bonne réputation. Bien sûr, je le cherche un bon moment dans la ville du bas, moderne et sans charme. Renseignement pris, l'auberge est tout près du château, dans la ville haute. Sur les 200 places qu'offre le gîte, seuls 40 pèlerins sont inscrits pour la nuit. On ne me fait donc aucune difficulté pour m'héberger. En fait, d'après l'hospitalero, les marcheurs sont encore en train de se baigner à Molinaseca. Je ne suis pas convaincu par l'argument, étant passé là une heure auparavant. Effectivement, l'albergue est superbe, chambres à huit places, espace salon, fontaine à l'entrée, le grand luxe du pèlerin. Et en plus, donativo ... La nuit s'annonce bien meilleure que la veille.

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12 Juillet 2002, Jeudi, Ponferrada - Sarria

Temps couvert mais plus doux. A l'horizon, les sommets sont encore dégagés, mais le ciel a bien l'intention de s'abattre sur eux. Je me hâte, car je n'aimerais pas avoir à passer O'Cebreiro dans le brouillard et le crachin. La nuit, comme je le pressentais, a été bonne.

La section Villafranca - Pereje - Trabadelo - Vega de Valcarce est sur le goudron d'une route nationale à fort trafic de camions. Mauvais moment à passer pour le vététiste, rattrapé en permanence par d'énormes bahuts vengeurs, mais quelle galère pour les marcheurs, contraints d'utiliser les bas côtés de la route. 15 kilomètres d'enfer pour tous ceux qui, ne voulant pas allonger leur parcours, n'utilisent pas la jolie variante par la montagne. Vu sur le bord de la route : une pèlerine effondrée, en train de pleurer à chaudes larmes.

10h00. Je n'aurais pas dû boire un café à Villafranca, ça me suractive le palpitant et j'ai du mal à trouver le bon rythme dans la montée dont la pente s'accentue au fil des kilomètres. Le plafond est bas et les nuages s'abattent rapidement sur O'Cebreiro. Vite, je me dépêche d'arriver. Il y a une cabine téléphonique au coin de l'auberge.

- Hola ! c'est moi. Connectez-vous vite et allez sur la webcam du Cebreiro. Surtout, n'oubliez pas de faire une copie écran de l'image, pour mettre sur le site.
Dix minutes après, re coup de fil.
- Alors ?
- C'est fait, mais la caméra ne marche pas bien, on a eu la même image de toi accroupi pendant 4 minutes ! En plus, il y a du brouillard, on ne voit vraiment pas grand chose !
- Pourtant j'ai enfilé le maillot vert du club, ça se voyait pas ?

- ... !

Il était temps, le plafond nuageux vient de s'effondrer et la pluie commence à dégringoler à son tour. Je décide de descendre tout de suite, espérant un temps plus clément en bas. Je regrette de n'avoir pu profiter davantage de l'atmosphère de ce village vraiment pas comme les autres.
Consolation, la pluie s'arrête pendant presque toute la descente jusqu'à Samos. Je profite à la fois du bon spot et des jolis points de vue très aériens qu'offre le parcours.

14h00, Samos : il est temps d'arriver, ça dégringole à nouveau, mais par bonheur, il ne fait pas froid. Ce serait dommage d'arrêter l'étape ici, alors qu'il me reste pas mal de temps et d'énergie. Bonne demi-heure d'attente, puis éclaircies. Je repars. Finalement, j'ai été bien inspiré puisqu'après des kilomètres sans âme qui vive mais sous un beau ciel lumineux, j'arrive à Sarria, dont le gîte est complet depuis un bon moment. Je me réfugie chez un des hébergeurs qui affichent des chambres dans la même rue. Le premier qui se présente est le bon.

L'entrée du bâtiment est plutôt sordide, mais les chambres sont proprettes et simples. La dame me propose une chambre à deux lits, mais je tique en pensant qu'un éventuel ronfleur puisse venir occuper la seconde couche. La dame, me considérant comme "quelqu'un qui a l'air sérieux" -en français dans le texte, car elle a passé presque toute sa vie en France- m'ouvre les portes d'un autre appartement divisé en plusieurs chambres, et que finalement j'occuperai tout seul pour la nuit. Bon plan...

Le camino à l'envers
Dîner en compagnie de Jacqueline, dans une gargote de la même rue. Partie de Savoie, elle a pris un congé sabbatique pour faire le camino aller et retour. Elle est sur le retour et me raconte ses impressions de voyage, notamment les remarques de ceux qui croient qu'elle s'est trompée de chemin, mais surtout la difficulté à retrouver le balisage.

Faire le camino "à l'envers", c'est une autre aventure !

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13 Juillet 2002, Jeudi, Sarria - Santiago

La ville de Sarria n'est pas terrible, mais j'ai un très beau point de vue sur la ville basse depuis la tinette de la salle de bain. Des séquelles brumeuses enrobent les collines alentour, mais il devrait faire beau. Le temps est toujours frais, je garde un sous-vêtement, je le garderai toute la journée, même quand le soleil pointera le nez.

Je m'étais donné quatre jours pour réaliser l'itinéraire. Mais au bout du compte, voyant que le chemin est techniquement facile, et que de surcroît il n'y a pas beaucoup de raisons d'effectuer des arrêts prolongés, je me demande si je ne vais pas tenter d'arriver aujourd'hui, malgré les 120 kilomètres très bosselés qui restent à accomplir. La clochette s'avère indispensable sur cette dernière section, tant le flot des marcheurs est important. "Creio que era una vaca", disent certains d'entre eux, mais je pense quand même progresser plus vite que les bovins locaux. Les collines de Galice me rappellent des paysages bien de chez nous.

Vu sur le camino
c'est fou la quantité de marcheurs qui boitent, traînent la jambe, avancent déhanchés ou sur une patte, ont un élastoplaste autour du genou... Plus on approche de Santiago, plus il y a d'éclopés !

Une marcheuse sans sac, bizarre ?! Quelques mètres devant elle, son petit copain, le sac de la demoiselle accroché en-dessous du sien, plié en deux par le fardeau. C'est beau non ?...

Certains marcheurs ont des réflexes surprenants. En entendant la clochette, ils passent brusquement du côté opposé à leur marche, sans explication, un peu comme un animal apeuré et déconcerté. Je dois rester vigilant.

Le plus délicat, ce sont les regroupements compacts qui se forment quand le chemin est sur goudron. J'ai beau actionner la clochette, les discussions sont parfois si vives que rien n'y fait, et les bavards ne s'aperçoivent de ma présence que lorsque j'ai quasiment fondu sur eux. Passe encore dans les cotes, mais quand c'est en pleine descente, et que de surcroît ils ont le baladeur sur les oreilles ... !


12h30
, pause déjeuner à Palas de Rei. L'espace devant le refuge est rempli de jeunes qui attendent déjà l'ouverture des portes, et ça déborde même dans la rue. Cela me conforte dans l'intention d'arriver dès aujourd'hui à Santiago. Comme l'organisme donne des signes de faiblesse, je choisis de ne plus passer les bosses en force mais de poursuivre au train, pour être certain de tenir jusqu'au bout. L'après-midi est frais, le ciel couvert, mais c'est parfait pour le VTT. Je grimpe donc au train, sans forcer... petit bruit derrière moi... Un groupe de vététistes espagnols me rattrape puis me dépasse. Comment ! Ma réputation de grimpeur va-t-elle être bafouée !? Portion plate puis descendante, je les rattrape tout naturellement, sans pousser les manettes, freinés qu'ils sont par leurs bagages et les marcheurs. Démonstration de l'utilité de la clochette : je passe devant et dans la descente qui suit, laisse en permanence fonctionner l'alarme.

Les trois espagnols accrochés à mes pédales, nous fendons très poliment la foule des pèlerins qui, alertés, se serrent automatiquement au bord du chemin bien avant que nous soyons sur eux. J'espère que le système fera des émules, en tout cas, il vient au moins d'en faire trois.

Les bornes kilométriques défilent une à une. Plus que 60kms, plus que 50kms, plus que... Plus grand monde sur ces derniers kilomètres du camino, cela me permet de rouler tranquille. Le chemin est facile, presque lassant. Malgré l'enchaînement permanent de bosses, cette section ne possède pas le charme et l'originalité des étapes navarraises, et les villes traversées ne laissent pas de souvenirs impérissables. Sans les bois d'eucalyptus, j'aurais presque l'impression d'approcher de chez moi.

17h30. Finalement, j'arrive seul sur la grand place de l'Obradoiro à Santiago. La fin de journée appartient d'abord aux touristes, un peu aux vététistes. J'y retrouve le confrère autrichien rencontré à Molinaseca. Le frein arrière s'est arraché du cadre et le pneu avant menace carrément d'éclater. Il était temps pour lui d'arriver...

Je grimpe au dernier étage du bâtiment d'accueil pour changer en cachette de tenue et abandonne le vélo dans le hall d'entrée. Il n'y est pas seul. Malgré l'heure avancée, il y a une file d'attente pas possible pour obtenir la compostela, et quelques tâches urgentes restent à accomplir avant la fermeture : visiter, trouver un hôtel, réserver le billet de retour en bus...

Alors tant pis...

Belorado - Leon

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