A VTT sur les chemins de Compostelle
Textes choisis

Drôles de coutumes

Textes choisis


Nous sortons de Nasbinals avec notre provision de vitamines en savoureux abricots et fromage frais.

Nous cheminons tout d'abord sur une petite route puis bifurquons dans un bois de hêtres avant de nous retrouver à nouveau sur les hauts plateaux d'estive après de rudes montées à flanc de montagne. Le Chemin se déroule en longs méandres sur les drailles, évoluant au milieu des troupeaux de vaches omniprésentes.

Arrivés à hauteur d'un troupeau qui se dirige vers nous en suivant la draille, je ressens quelques inquiétudes et demande à Michel et Hans de ne pas souffler mot. Michel et moi finissons par grimper sur les côtés de la draille pour éviter le troupeau, alors que Hans, dans un élan de bravoure, traversera le groupe de bestiaux sans dévier d'un pouce. En nous retournant, nous comprendrons qu'elles suivaient tout naturellement le chemin les menant à une mare un peu plus bas où elles se désaltérent.

Hans m'explique qu'il a gardé des vaches dans sa jeunesse et celles-ci ne lui causent aucune crainte. Les gens du pays nous apprendront par la suite qu'il est dangereux de traverser un troupeau, car les vaches inquiètes pour leurs veaux foncent alors sur les intrus. Le seul moyen de se concilier leurs bonnes grâces est de leur offrir du sel dont elles raffolent. Ceci m'expliquera la plaisanterie que nous a faite hier au soir une serveuse du restaurant qui voulait à toutes fins nous donner des poignées de sel pour traverser la montagne.

Il nous semble que ce cheminement sur les hauteurs n'en finit pas et nous décidons de déjeuner dès que nous serons sortis des pâturages. Nous amorçons enfin la descente vers Aubrac et découvrons les toitures de la Dômerie dans le contrebas. Nous nous arrêtons au-dessus du village et dans la dernière prairie, nous asseyons ensemble une dernière fois avec Hans pour partager notre repas.

Nous savourons pleinement cette dernière pause dans un fabuleux paysage de montagne en repensant à la phrase qui décrivait les lieux au Moyen-Age " In loco horroris et vastae solitudinis "(en ces lieux d'horreur et de profonde solitude). Pour l'heure, nous prenons tout notre temps pour déguster après la saucisse sèche et les rillons de Nasbinals, les abricots au suave goût d'Orient et la tome fraîche légèrement acidulée. Nous échangeons nos dernières impressions et nos souvenirs les plus forts de ces trois journées passées ensemble et offrons à Hans de prendre un café à Aubrac avant de se séparer.

Nous entrons dans Aubrac, un peu surpris de découvrir un village uniquement composé de cafés et hôtels-restaurants, aucun commerce. Nous apercevons en passant un jardin-conservatoire des plantes locales et l'église romane côtoyant la "Tour des Anglais", gîte d'étape. Nous avons tant lu d'éloges sur le restaurant " Chez G... " que nous sommes immanquablement aimantés par cet établissement.

L'intérieur est chaleureux et délicieusement désuet.

Un vieux comptoir en bois blond au fond d'une salle immense séparée en deux parties, café et restaurant, par une cloison mi-bois, mi-verre dépoli, devant laquelle une desserte présente de monstrueuses tartes et tourtes encore chaudes et odorantes. Il est 2 heures de l'après-midi, quelques clients sont encore attablés. Par l'ouverture de cette cloison séparatrice, l'on peut voir une cheminée de belle taille dont le manteau est décoré de statuettes de saints et de Vierges instaurant une rassurante atmosphère dans la salle.

Une femme vêtue d'une blouse et d'un tablier blancs sort de la cuisine jouxtant le bar en brandissant un long fer rougi au feu, et dans une présentation très théâtrale s'en vient caraméliser un dessert, sans doute une crème brûlée, sur une des deux tables où s'attardent les derniers clients. G..., ce doit être elle, ou bien sa fille, maniant à voix forte l'accent du pays, encourage ensuite l'autre tablée à accepter le baptême de l'aligot.

La démonstration consiste à retourner lentement avec d'amples gestes très spectaculaires la pâte filante de l'aligot du bout d'une longue spatule de bois, puis d'en décorer la tête d'un touriste en une large auréole de fromage fondu. Nous sommes partagés entre le rire et l'apitoiement, mais je souhaitais tant passer une soirée ici après avoir lu les descriptions des visiteurs passés que Michel retient une table pour ce soir, d'autant plus que le village n'a pas de commerces de bouche pour un dîner improvisé au gîte (...)

Marie-Odile

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