A VTT sur les chemins de Compostelle
Textes choisis

Bagdad café sur Aubrac

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Nous sortons petit à petit de la forêt et le paysage devient plus déroutant, c'est l'Aubrac, tant attendu, si redouté jadis.

Avant de pénétrer dans le paradis des bovins, où leurs pelages s'harmonisent parfaitement avec les rares végétaux, nous faisons halte " Chez R... ", " dernier café avant la traversée du désert de l'Aubrac ", établissement largement signalé des kilomètres à l'avance par des panneaux publicitaires artisanaux, mais efficaces.

Le plus surpris d'entre nous est Hans, tout particulièrement une fois entré dans le café-épicerie, vestige d'une époque où les débits de boissons fleurissaient dans les moindres hameaux de notre pays. Cet endroit aurait rendu bavard à l'extrême un Antoine Blondin...

Derrière le comptoir de bois trônent quelques bouteilles sur des étagères qui rappellent de lointaines années de notre enfance : " Amer Picon ", " Lillet ", et surtout " Dubonnet ". Le Dubonnet des escapades parisiennes du jeudi avec notre mère ; nous allions aux " Grands Magasins " à Paris, puis après le train nous prenions le métro aux longs tunnels noirs, et entre chaque station, je guettais l'apparition magique de la publicité " Du bo ", " Du bon ", " Dubonnet ! " sur fond " bleu de guerre ". Notre mère nous expliquait à chaque fois que ce bleu était utilisé pour obturer les fenêtres pendant le couvre-feu.

Dans ce minuscule café où nous posons nos sacs à terre avant de nous asseoir à l'une des deux uniques tables, règne un silence surprenant.

Nous sommes sur le point d'appeler, lorsque nous entendons un bruit de pas glissés précédant une minuscule silhouette dont la tête dépasse à peine derrière le comptoir.

- Qu'est ce que ce sera pour ces messieurs-dames ?
Le visage aux yeux étonnamment absents, comme tournés vers l'intérieur, une femme sans âge nous observe, sans sourire, pas un mot de trop, elle semble économiser ses paroles et le moindre de ses gestes. Nous demandons trois bières qu'elle nous apporte précautionneusement, courbée, voûtée, toutes ses articulations sont déformées par des rhumatismes. Elle nous explique que sa fille ne va pas tarder à arriver. Nous tentons de parler avec elle du Chemin et des marcheurs, mais elle reste méfiante et ne répond que par des phrases tronquées.

Nous allons nous décider à repartir lorsqu'arrive sa fille, une femme d'une cinquantaine d'années, (...), l'air renfrogné.

Ces deux femmes sont éloignées de toute civilisation depuis trop longtemps, hors du temps et des hommes, la petite route voisine doit rester désespérément déserte en-dehors de la saison estivale. R... accepte de nous prendre en photographie devant le " dernier café avant l'Aubrac ", derrière la vitre duquel un visage inexpressif semble guetter l'éternité. La mélodie de "Bagdad café", film que j'ai revu plusieurs fois avec toujours autant de plaisir, me revient en mémoire.

Après quelques minutes de marche silencieuse, nous remarquons le changement de paysage, les collines se dénudent, quelques rares bosquets et des vagues de bruyères rousses et roses semblent être l'écume de cet océan fauve. Nous entrons dans le royaume des roux, où le règne animal et végétal offre au passant la symphonie légendaire de l'Aubrac, sur toutes les notes de la gamme, des fauves aux cuivrés.

Nous nous engageons dans notre première draille, ces célèbres chemins utilisés pour la transhumance, bordés de murettes de pierres sèches, entrecoupés fréquemment de barrières que nous devons escalader tous les deux ou trois cent mètres.

Marie-Odile

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