A VTT sur les chemins de Compostelle
Textes choisis

LE PÈLERINAGE DE ST-JACQUES DE COMPOSTELLE À VÉLO
ÉTÉ 2004

Textes choisis

LE PROJET
L'idée de compléter le chemin de St-Jacques de Compostelle à vélo est née grâce à un article de la revue Géo Plein Air.

Après quelques mois à consulter et à tergiverser, je confirme et réserve le tout. Le trajet compte 800 km. Je dispose de 11 jours pour le compléter mais j'en vise 10 avec une moyenne journalière de 80 kilomètres. Le samedi 21 août 2004, j'arrive à St-Jean pied de Port après un vol Montréal - Détroit - Amsterdam - Toulouse puis un trajet en train Toulouse - Bayonne - St-Jean Pied de Port. Ce petit village français situé dans les Pyrénées, à une vingtaine de kilomètres de la frontière espagnole est le point de départ pour bon nombre de pèlerins. Il y a plusieurs chemins qui mènent à St-Jacques (Santiago).

J'ai choisi le chemin français (Camino françes) en Espagnol. Mes recherches m'ont permis d'apprendre que le Camino est un sentier pour piétons souvent tout près de la route et parfois isolé, coupant par les montagnes, les bois où les champs. Je prévois utiliser davantage le sentier. J'utilise un vélo de montagne à suspension avant et pneus à crampons et je dispose d'un minimum de bagages. Le vélo est démonté et déposé dans un emballage de fortune qui sera jeté au point de départ. Comme je ne reviens pas au point de départ les housses pour vélo et valises rigides ne sont pas utilisés car je ne pourrais pas les transporter.

Tout est intact à l'exception d'une clochette que j'avais fixée au guidon. J'avais lu qu'une clochette était très utile pour aviser les piétons de la venue d'un vélo.

PREMIÈRE RÉFÉRENCE
Dans le train Toulouse - Bayonne je discute avec la dame assise à mes cotés. Elle a justement fait le Camino à vélo par la route. Voilà une belle occasion de recueillir quelques informations utiles. Selon elle mon itinéraire (800 km en 11 jours) est facilement réalisable. Elle se veut rassurante. Tout en parlant vélo, elle me raconte qu'elle est justement de retour d'une randonnée très intéressante. Avec des amis, ils ont traversé les Pyrénées de l'Ouest vers l'Est à raison de 130 km par jour sur 8 jours via certains cols pyrénéens grimpés par le tour de France. Qu'est ce qu'elle m'a rassuré….

ST-JEAN PIED DE PORT
St-Jean Pied de Port semble être un très joli village, malheureusement je ne l'ai pas vraiment visité. J'y suis arrivé à 21h00, sous l'effet du décalage horaire et l'ai quitté dès le lendemain matin.

En arrivant je me rends à l'accueil des pèlerins. Je suis reçu par une dame qui fredonne nonchalamment. Je la questionne sur le retour de St-Jacques avec un vélo. Elle ne peut pas m'aider mais me garantit que je n'aurai pas de problème. Elle chantonne encore un couplet. Elle me remet un plan avec le trajet de la première étape, la traversée des montagnes. Je la questionne sur un service de transport de bagage car j'aimerais traverser les Pyrénées sans eux, c'est bête elle a égaré l'information, elle l'avait hier.

Le garçon au bureau voisin parle vélo avec une dame, il discute braquet. Le lendemain matin j'y retourne et rencontre le gars aux braquets, il m'informe sur le service de transport et me suggère un autre trajet, par la route, plus adapté au vélo, il me remet un autre plan. Il me conseille de transporter mes bagages, c'est là l'essence même du pèlerinage, BraquetMan a des principes. Je ne trouve pas le service de transport de bagages, je rate l'intersection pour la route et je me retrouve à pousser mon vélo chargé dans la montagne. J'aurais dû prendre des cours de chant, ça garde en haleine.

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JOUR 1- ZUBIRI
Je suis finalement satisfait d'avoir traversé la montagne par le sommet (col Lepoeder). Les Pyrénées sont superbes, la montée représente une dénivellation de 1300 mètres sur 22 km.

J'ai parcouru quelques segments à pied. Cette route serait inimaginable au Québec. Une route asphaltée, trop étroite pour deux véhicules mais praticable dans les deux directions, sans aucun panneau de signalisation. Aucune clôture pour limiter le mouvement des troupeaux de moutons, ceux-ci sont identifiés par une simple tache de peinture. Près d'une source quelques personnes tentent de pique-niquer mais un cheval laissé libre veut s'en prendre au sandwich d'une dame, elle esquive l'intrus en se déplaçant constamment. N'eut été de mes bagages, je me serais fixé l'objectif de gravir ce col entièrement à vélo. Ce n'est que partie remise.

La montée est immédiatement suivie par une descente. Descendre une route en lacet n'est pas vraiment palpitant au point de vue cyclisme. La vitesse doit être réduite considérablement dans les courbes. Je ne m'arrête pas au premier village mais plutôt au second, Burgette. Petit village splendide, typiquement et réellement espagnol, j'arrive à peine à me faire comprendre à l'épicerie du village.

Je décide de poursuivre, par la route. Lorsque je me sens prêt à clore ma première journée je suis dans un village où le Camino ne s'arrête pas, il coupe par la forêt. Il n'y a pas d'auberge de pèlerins au village suivant, ni à l'autre. Je complète donc ma première journée à Zubiri, après 49 km.

Je suis satisfait, compte tenu de la traversée des Pyrénéens et de la fatigue du voyage j'anticipais rouler une trentaine de kilomètres seulement. L'accueil du gîte municipal est temporairement fermé, je me rends donc à la piscine extérieure du village. En plus de la baignade, j'en profite pour laver mes vêtements. De retour au gîte, je me joins à des gens qui parlent français. Deux couples dans la jeune cinquantaine, Français et Suisse. Ils complètent le Camino à raison de quelques étapes par année, comme le font plusieurs Européens

 

LES CHAMBRES PARTAGÉES
Mon premier choc culturel a été provoqué par les dortoirs des auberges de pèlerins. J'avais réservé dans une auberge privée pour la première nuit, à St-Jean Pied de Port. Le propriétaire est monté à l'étage avec moi pour m'indiquer mon lit. Je lui pose une question au moment ou il ouvre la porte d'une chambre, il se retourne vers moi et me dit : ¨Silence, il y a des gens qui dorment¨ et nous entrons dans une chambre où il y avait 4 lits superposés, tous occupés sauf un, le mien. À Zubiri des lits superposés sont alignés les uns au bout des autres dans un ancien gymnase d'école. Cette salle peut accueillir une centaine de personnes. Le troisième jour (Estella) les lits superposés sont côte à côte, les matelas se touchent et le passage entre les lits est très étroit. Comme il n'y a pas d'échelle pour accéder au lit du haut il faut mettre le pied sur le matelas du bas, même s'il est occupé. Il n'y aura plus de problème par la suite, je suis acclimaté. Les bouchons d'oreille seront néanmoins très utiles.

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JOUR 2, ESTELLA
Je débute la journée par le Camino mais j'opte rapidement pour la route, le Camino est parallèle à la route et jamais éloigné.

Je suis nuisible aux piétons sans ma clochette, de courts passages abrupts de part et d'autre des chemins privés m'obligent a descendre de vélo. De plus, les bagages ne font pas bon ménage avec le vélo de montagne, ils rendent celui-ci moins malléable. Je traverse Pampelune en fin d'avant midi. Je me procure une coquille et la fixe à l'arrière de mon vélo dans le but de bien m'identifier. À l'origine les pèlerins, après s'être rendus à St-Jacques de Compostelle poursuivaient leur chemin jusqu'à l'océan Atlantique et en ramenaient une coquille St-Jacques en guise de preuve de l'accomplissement du pèlerinage. Aujourd'hui ce coquillage est la marque d'identification du pèlerinage. Certaines personnes croient que la coquille St-Jacques est une garniture de fruit de mer servie dans un coquillage quelconque. Pour ma part je croyais que la coquille St- Jacques était une garniture quelconque servie dans le coquillage d'une coquille St- Jacques.

Je sais maintenant que la coquille St-Jacques est un crustacé quelconque qui doit son nom au pèlerinage de St-Jacques de Compostelle. Je trouve le coquillage dans une libraría après quelques recherches. Depuis le départ, le trajet est facilement identifiable, il y a constamment un ou plusieurs pèlerins bien visibles. Il doit y avoir 75 à 100 pèlerins qui traversent Pampelune quotidiennement. Il y en aura davantage lors des dernières étapes, bon nombre d'Espagnols commencent le pèlerinage plus près de Compostelle. La proportion de cyclistes est d'à peine 10 %.

Sur les trottoirs de Pampelune les pèlerins sont aisément repérables.

Ils portent tous un gigantesque sac à dos décoré d'une coquille et un bâton de marche (habituellement en bois). Ils se démarquent des résidents de la ville. Puis, je ne vois plus de pèlerins. Les indications du Camino sont bien là et les quelques personnes que j'interroge me confirment que c'est bien le CAMINO DE SANTIAGO mais il n'y a plus de pèlerins. Je rencontre quelques marcheurs plus loin mais jamais en aussi grand nombre qu'en matinée. Cette situation se répète quotidiennement. Plusieurs pèlerins quittent les auberges tôt et complètent l'étape en début d'après midi. J'ai dû passer l'auberge de Pampelune sans la voir, les pèlerins étaient là. À la sortie de Pampelune j'emprunte le Camino, traverse deux minuscules villages où je peux boire et remplir mes bidons à l'incontournable fontaine du village. Une bonne montée technique de 300 mètres de dénivellation permet d'accéder au Puerto del perdon, où de gigantesques personnages métalliques symbolisent des pèlerins se dirigeant vers Santiago.

La descente par la route me conduit à la ville de Puenta la Reina (Pont de la reine).

Au 12ème siècle la reine de Navarre a commandé la construction d'un pont à cet endroit pour faciliter le trajet aux pèlerins car cette rivière était un obstacle important. Ce pont existe toujours et est toujours utilisé par les pèlerins. Je l'emprunte pour traverser la rivière puis je me rends sur le pont plus moderne situé juste à coté ou je m'arrête pour admirer le pont médiéval.

L'émotion me sert la gorge un bref instant, je viens de traverser un pont qui fait partie intégrante du chemin de St-Jacques de Compostelle depuis plus de 900 ans.

Je ne me rends peut-être pas à St-Jacques pour les mêmes raisons qu'eux mais nous avons tous traversé le même pont. Je me promène un peu puis je retourne à l'accès du pont, un homme dans la cinquantaine était là tout à l'heure et y est toujours. Son sac à dos et son bâton de marche l'identifient clairement. Il s'est déchaussé pour la pose, baguette et saucisson sont à l'honneur. Je m'arrête pour prendre de l'eau à la fontaine et en profite pour faire connaissance. Il est allemand, nous discutons en anglais. Je lui raconte mes sentiments face à ce pont et il me raconte froidement sa version de l'histoire.

La reine a probablement fait construire ce pont pour des considérations économiques. À cette époque les gens faisaient des détours pour utiliser les ponts existants, ils devaient payer et prenaient parfois un repas ou une chambre pour la nuit. Les Allemands sont rationnels, j'aurais dû me méfier. À la sortie de Puenta la Reina, j'emprunte la mauvaise route. J'ai à peine fait deux ou trois kilomètres lorsque qu'une voiture se range devant moi, le conducteur sort de la voiture et me fait signe de m'arrêter. Il me fait comprendre qu'il m'a identifié à mon coquillage, que ce n'est pas le Camino de Santiago. Les Espagnols me corrigeront de façon similaire à deux autres reprises au cours des prochains jours. Ils m'ont indiqué le droit chemin.

Une fois rendu à Estella un employé de station service m'indique l'auberge de pèlerins (albergue de pelegrinos) avec la même gentillesse.

Sur place je rencontre quelques Québécois; comme l'auberge est pourvue d'une cuisine communautaire complète, nous nous entendons pour un souper de groupe dans la cour intérieure de l'auberge. Je n'ai parcouru que 80 km aujourd'hui ce qui ne me satisfait pas. Je n'ai pas de carte détaillée du tracé du Camino et perds beaucoup de temps à consulter mes cartes routières. J'apprécie par contre le fait de découvrir le trajet au gré des jours.

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JOUR-3, REDECILLA DEL CAMINO
J'emprunte la route dès le matin.

Je contourne Logroño via l'autoroute en fin d'avant midi, j'en profite pour faire un bref arrêt dans un restaurant. Je quitte la province de Navarre en même temps que Logroño. La Navarre est très jolie province. Par la suite le Camino est parallèle à une route secondaire que j'emprunte. À Santo Domingo de la Calzada, je déniche un Web café où je m'arrête. Par la suite je tente de m'acheter une carte détaillée du Camino mais la librairie est fermée, de 14h00 à 16h00… tout comme la plupart des commerces, à l'exception des bars. Il ne faut pas évaluer la vitalité d'une ville espagnole en après-midi, alors que les villes semblent abandonnées

La vie reprend vers 16h00, les restaurants ouvrent plus tôt pour accommoder les pèlerins soit à 19h00… À St-Jacques des travailleurs s'affairent à la construction de bordure de route à 20h30, dans les villages les parents se baladent et les enfants s'amusent jusqu'à 22h00. Je m'arrête à la sortie d'un petit village situé sur une montagne, je peux voir deux sentiers dans le champ au loin. Un vieil homme coiffé d'un chapeau de paille quitte son jardin et se dirige vers moi. Il m'adresse la parole de façon très sympathique et entame un long discours. Je ne comprends rien à ce qu'il me raconte mais le ton utilisé ne laisse aucun doute, cet homme est sympathique. Je comprends finalement que le sentier de gauche n'est pas celui à suivre, il me faut prendre celui de droite. Il y a des tomates dans le jardin, c'est dommage que je ne maîtrise pas mieux l'espagnol, j'en aurais dégusté une ou deux en compagnie de ce paysan.

Il m'arrive parfois de demander mon chemin même si je connais la direction à suivre, juste pour entendre parler les Espagnols. Je termine ma journée dans le minuscule village de Redecilla del Camino. Le Camino est une institution, certains villages en portent le nom. Je soupe en compagnie d'une enseignante espagnole qui maîtrise bien le français. J'ai cumulé 115 km.

LA FAÇON EUROPÉENNE
L'auberge municipale est tenue par quelques dames du village, deux fillettes font visiter les lieux, l'une s'exprime en anglais. Le coucher est acquitté par une donation volontaire, tout comme le repas. Le seul bar du village est greffé à l'auberge et est tenu par un jeune homme d'environ 14 ans. Des fillettes viennent y acheter des friandises. Rien à voir avec la rigoureuse réglementation nord-américaine.

Je marche longuement dans le village en observant la façon européenne d'occuper l'espace. Des champs à perte de vue sans la moindre construction puis un village où les maisons ont l'allure de nos maisons en rangée, des maisons en rangée quasi médiévales. Il n'y a pas de pelouse à Redicilla del Camino, seulement des rues étroites faites de béton, des résidences faites de béton ou de briques, décorées de fleurs. Tout est plus compact, plus petit qu'au Canada.

Les automobiles sont plus petites et moins luxueuses, les camions à benne, et tracteurs de ferme aussi. Même l'évier pour laver les vêtements, dont chaque auberge est munie, est profond et relativement petit alors que nos sous-sols sont munis de gigantesques cuves de plastique. Une vingtaine de familles habite un nouveau développement, des semi-détachés attachés entre eux par des garages.

Un parc central avec air de jeux au centre du développement laisse deviner la convivialité des gens, il y a dans ce complexe des airs de camping saisonnier. Les gens sont près les uns des autres au sens propre comme au sens figuré.

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JOUR 4, HONTANAS
Je quitte l'auberge alors qu'il fait encore nuit, 10 kilomètres avant l'aurore.

Je roule les 50 premiers kilomètres sur la route pour puis je rejoins le Camino à San Juan de Ortega où je m'arrête prendre un café. Je fais la connaissance de deux Allemandes qui sont également à vélo. Comme elles parlent anglais, je m'impose poliment ! De là j'emprunte le Camino qui traverse les champs, parmi les vaches. On n'est jamais seul sur le Camino. À Burgos vers midi je marche près d'une très belle cathédrale que je ne visiterai pas. J'aperçois les vélos des deux Allemandes, Nous prenons ensemble une pose sur une terrasse. Je poursuis mon chemin en aprèsmidi, elles visiteront la Cathédrale.

J'emprunte le Camino dès la sortie de Burgos. Après quelques kilomètres, le Camino coupe à travers champs pour rejoindre un village. Il fait chaud, le décor est désertique. Seulement quelques pèlerins sur 8 km de sentier, puis le petit village de Hornillos del Camino puis encore 30 km de désert, sans ombre sauf un seul arbre ou un pèlerin est allongé sur son matelas de sol. Ce passage doit être particulièrement difficile pour les piétons, surtout par temps chaud. Ma journée s'achève au village de Hontanas, après 107 km. Ce village est minuscule, trois vieilles dames, quelques vieux chiens, 5 ou 6 enfants et… trois auberges. Deux d'entre elles sont privées, on y sert des repas. La troisième, où je séjourne, est municipale. Je le compare à certains tout petits villages québécois en retrait des routes principales (Broughton Station dans la région de l'Amiante, Languedoc en Abitibi) à la différence que le passage de 75 à 100 piétons quotidiennement a généré une forme d'activité économique intéressante.

Les jeunes adolescentes qui tiennent l'auberge m'invitent à ranger mon vélo dans une bâtisse située face à l'auberge, cet établissement est déserté depuis très longtemps. Il me rappelle les vieilles granges abandonnées de nos campagnes, à la différence que je me trouve au cœur du village.

L'auberge est pour sa part nouvellement rénovée et très propre, céramique dans plusieurs pièces. Une ouverture non planifiée est transformée en puits de lumière et il y a de l'espace entre les lits… Je prends le repas en compagnie d'un Français, je soupe, le Français dîne. Les repas de pèlerin sont simples mais convenables, entrée, plat principal et dessert, vin inclus pour 6 à 8 euros (11 à 13 dollars).

Mon compagnon a traversé seul les champs menant au village et a apprécié à la fois l'épreuve et le recueillement. Il me raconte que certains pèlerins déplorent l'activité économique parallèle au pèlerinage et que jadis les habitants de Hontanas servaient les pèlerins à leur table car il n'y avait pas de restaurant commercial. Pour ma part je ne suis pas gêné par ces activités qui m'apparaissent plus sympathiques que mercantiles.

LA THÉORIE ALLEMANDE
Les deux Allemandes rencontrées précédemment ont choisi ce village pour s'arrêter. Nous reprendrons donc la discussion en soirée. Elles connaissent le Canada par les descriptions d'amis et de parents l'ayant visité. Elles ont retenu que c'est la démesure. Tout y est plus grand, le pays, les maisons, les distances séparant les villes, les camions, les pneus et même les tasses de café. Une d'entre elles a fait un stage en Inde. Je l'interroge alors sur l'appréciation de l'Inde. Elle avance la théorie selon laquelle l'Inde serait à l'opposé du Canada.

Au Canada il y a peu d'habitants sur un territoire immense alors qu'en Inde il n'y a pas d'espace, seulement des gens, des foules. De son stage en milieu hospitalier elle retient la désagréable sensation de la foule, d'être constamment frôlée, touchée, heurtée. L'Europe présente, selon elle, un taux d'occupation et d'exploitation de l'espace acceptable. Cette comparaison m'interpelle.

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JOUR 5, MANSILLA DE LAS MULAS
La 5ème journée se résume à la lecture de mon odomètre : Distance : 137 km Temps : 6h09 Moyenne : 22.3 km/h

Bien que j'apprécie les rencontres lors des arrêts, aux repas et en soirée, je me sens tout aussi heureux lorsque je suis seul à vélo. S'il devait y avoir une quête spirituelle ou personnelle lors de ce voyage c'est sur mon vélo que je l'ai trouvée. Pédaler, contempler, réfléchir, 5 heures par jour. J'emprunte le Camino dès mon départ, ce qui me permet de franchir le Cuesta Mostelares via une montée difficile de 150 mètres de dénivellation sur un chemin de gravier. La niveleuse est à refaire la surface du sentier, je me vois contraint de pousser mon vélo.

La descente me mène à Puente Fitero où je rencontre un Québécois. La première chose qu'il dit est : " Là je charche une toilette câlisse ". Je préfère parfois ne pas comprendre les Espagnols…. Je poursuis ma route, encore une belle journée ensoleillée. Je traverse Carrion de Los Condes vers midi, je traîne un peu au marché public et je m'achète (enfin) une carte détaillée du Camino et des routes secondaires avoisinantes. Elle me sera très utile au quotidien mais je ne la consulterai que brièvement pour planifier les jours à venir. Je ne veux pas d'un trajet rigoureusement planifié, je préfère découvrir une montée en y accédant. Je préfère ne pas savoir que j'aurai une montée de 200 mètres après 60 km le jour X.

Les arrêts sont décidés intuitivement selon la beauté des lieux et mon état physique.

À Sahagun en après-midi je fais une pose à l'accueil des pèlerins pour envoyer quelques courriels. L'ambiance est sympathique, l'accès à Internet est gratuit pour les pèlerins. En fin d'après midi, à l'entrée d'un village, je remarque deux vélos typiquement citadins et sûrement très lourds, sacoches remplies, phare, béquille robuste. Ces vélos sont la propriété d'un couple de personnes relativement âgées, dans la soixantaine. Des Hollandais s'exprimant bien en Anglais. Leur périple à vélo a débuté en Hollande, ils ont atteint 2000km au cours de la journée.

Cette dame un peu rondelette et son petit homme aux cheveux blancs me touchent beaucoup. Je m'arrête finalement à l'auberge de Mansilla de Las Mullas. Quelques courses à l'européenne (boulangerie, charcuterie, fromagerie) et j'ai ce qu'il me faut pour mon souper. Voilà le couple de Hollandais qui se pointe à l'auberge ce qui me permettra d'échanger avec eux. Bien que j'apprécie habituellement être seul à vélo j'aurais bien aimé pédaler avec eux. Lorsque je suis prêt à quitter l'auberge le lendemain ils ne se sont pas encore pointés, dommage.

JOUR 6, MURIAS DE RECHIVALDA
Leon est une grande ville, j'y suis en début d'avant midi et je profite du calme pour visiter la très belle cathédrale de cette ville moderne.

En quittant Leon je m'arrête à un marché public où je trouve baguette, charcuterie tomate et fromage qui me permettront un pique-nique à l'européenne plus tard en journée. J'atteinds Astorga en fin de journée, bref tour de ville puis je poursuis ma route jusqu'au village de Murias de Rechivalda, ce qui s'avère une mauvaise décision. Une très jolie auberge, trop jolie, meublée Ikea mur à mur, neuve mais sans âme.

Seulement trois autres pèlerins, tous unilingues Espagnols (dont un cycliste que je croiserai occasionnellement au cours dès prochains jours). Je visite le village puis prends une pose au bar où je rencontre 4 personnes provenant de quatre pays différents. Ils marchent ensemble depuis quelques jours et contrairement à la plupart des piétons ils s'arrêtent tard en journée. Ils préfèrent prendre de nombreuses poses et marcher jusqu'à 17h00. Ils sont sympathiques, ils reprennent la route après la pose, dommage qu'ils ne logent pas chez Ikea. Je décide de retourner à Astorga plutôt que de souper à Murias De Rechivalda. Pour la première et seule fois du voyage je m'embête un peu. Heureusement qu'il y a la lune, ça fait quelque chose à regarder.

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JOUR 7, VEGA DE VALCARCE
Départ difficile, pour la seconde fois la première heure est pénible.

J'ai peine à rouler 16km/h sur le plat et, encore aujourd'hui une montée se présente et me permet de retrouver ma cadence. Réchauffement difficile, fatigue ou aliments qui tardent à me transmettre l'énergie nécessaire, je ne sais pas. La descente qui suit la montée fait 800 mètres de dénivellation et traverse des villages féeriques. On pourrait croire que Sergio Léoné y est né et y a joué au cow-boy.

Les vieilles maisons sont construites en pierres angulaires savamment empilées pour former les murs. Dans un village un sac à dos laissé sans surveillance à l'extérieur d'un commerce me sert de modèle pour une photographie. Je déplace le sac pour me permettre de faire la photographie voulue. Je rencontre par la suite le propriétaire du sac, un Allemand maîtrisant l'anglais. (j'éviterai de lui parler de la légende de Puenta la Reina). Je lui fais voir la photographie et prends son adresse courriel en note. La photographie lui sera transmise lors de mon retour en sol québécois.

À Ponferrada je cherche une boutique de vélos afin d'y faire effectuer une réparation mineure à mon dérailleur arrière.

Le cycliste espagnol rencontré la veille à l'auberge m'avait dépassé en avant midi et je le rencontre par hasard. Je lui montre une liste d'adresses de boutiques de vélo et indique les deux adresses pour la ville de Ponferrada. Il comprend rapidement que je cherche une de ces boutiques. Il s'adresse à un homme derrière un kiosque de journaux, celui-ci parle français. Il quitte son poste et m'indique la route. Je trouve la boutique facilement, échange quelques mots avec la dame qui parle français alors que son époux répare mon vélo.

Je profite du temps de la réparation pour me procurer quelques victuailles pour le pique-nique du midi. Le saucisson choisi est en fait une saucisse fraîche. Ce n'est que partie remise, je la cuirai au souper. En quittant la ville je m'arrête au kiosque de journaux pour remercier à nouveau l'homme qui m'a aidé. Je m'arrête après 96 km à Vega de Valcarce, au pied de la montée de O'Cebreiro. L'auberge de pèlerins a tout d'une auberge de jeunesse, une cuisine communautaire aménagée au balcon du 2ème étage. Une collection de chaudrons et vaisselles de toutes origines sont à la disposition des pèlerins. Je troque la douche de l'auberge contre l'eau glacée de la rivière qui coule au milieu du village puis je m'arrête à l'épicerie du village pour quelques emplettes pour le souper.

Je partage le repas avec un Allemand fort sympathique qui s'est tapé 40 km à pied. Des motivations personnelles et une situation difficile dans sa carrière semblent motiver son pèlerinage. Je ne saurais jamais si c'est cet homme fort sympathique ou quelqu'un d'autre qui ronflait à tout rompre cette nuit là. Le coq du poulailler situé à 20 mètres de l'auberge prend la relève avec ferveur dès l'aube.

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JOUR 8, PORTOMARIN
La journée débute par la montée du mont O'Cebreiro.

Je m'offre un plaisir sportif. J'utilise le service de transport de bagages et je me donne comme objectif de gravir la montagne sans mettre le pied au sol. J'atteins mon objectif après un peu plus d'une heure. (17 km à 15 km/hre de moyenne et 700 mètres de dénivellation). Le village de Cebreiro est un très joli village, son côté médiéval est bien conservé. Une fois mes bagages récupérés, je reprends la route et entreprends la plus belle descente qu'il m'ait été donné de parcourir à vélo. De Padornelo à Triacastella environ 15 km à 7% de moyenne sur une jolie route peu fréquentée, le bonheur.

En fin d'après-midi je roule sur le Camino, la surface rocailleuse rend la randonnée difficile mais le parcours est attrayant. Sentier étroit entre des murs de pierre servant de clôture depuis plusieurs centaines d´années. Le Camino passe très près des maisons, entre la maison et la grange dans certains cas. Ma journée prend fin à Portomarin, 102 km à l'odomètre. Il n'y a pas vraiment de contrôle à la réception de l'auberge, chacun s'inscrit et se trouve une place. L'auberge est munie d'une grande cuisine, il y a plusieurs tables et de l'espace pour cuisiner, mais pas de vaisselle ni d'ustensile. C'est peut-être pour nous encourager à fréquenter les restaurants avoisinants. Une française m'offre de partager son spaghetti, version minimale, pâte et sauce tomate. J'accepte, je lave sa vaisselle pour la remercier. Ce qui était son repas sera mon entrée. Les pèlerins qui complètent le voyage en 40 jours sont contraints à la simplicité, ça fait aussi partie du concept. Une heure plus tard, je me procure quelques victuailles et une bouteille de vin.

SPÉCIALITÉ DE LA GALICE
Aujourd'hui, j'ai fait la rencontre d'un espagnol qui me conseille un vin à boire en Galice, le Reiberro. Nous nous quittons sur cette note. Mon conseiller vinicole se présente à l'auberge en soirée. Je lui montre fièrement la bouteille de Reiberro que je me suis procurée puis consommée. La discussion reprend et il devient alors mon conseiller gastronomique. Il me conseille de goûter la spécialité locale, de la pieuvre servie dans une assiette de bois, accompagnée de pomme de terre et de vin blanc. Je suivrai son conseil le lendemain à Melide. Je m'arrête à une des nombreuses Pulpería (probablement traduit par pieuvrerie) de la ville. Une vieille dame est au chaudron à l'entrée du restaurant, les grandes tables me rappellent nos brasseries. Le plat est conforme à la description de mon compagnon.

JOUR 8 et 9, MONTO DO GOZO
Plus je m'approche de Santiago, plus les pèlerins sont nombreux.

De grands panneaux de circulation indiquent aux automobilistes les endroits ou le Camino croise la route. J'avais déjà vu des traverses d'écoliers et des traverses d'animaux mais jamais des traverses de pèlerins…

Je m'arrête à Monto Do Gozo après une journée sans histoire. Une section d'un grand complexe de résidences universitaires est utilisée à titre d'auberge, les repas sont servis à la cafétéria.

À la réception, je m'improvise traducteur et transmets l'information entre la responsable de l'auberge qui parle anglais (et espagnol)et un groupe de français, unilingue, comme le sont, du reste, la majorité des français. J'entre à Santiago de Compostella tôt le 9ème jour. Je me procure mon Compostella (certificat du pèlerin) puis je visite et erre toute la journée. Le côté trop touristique de cette belle ville m'agace un peu.

Le coquillage que j'ai dû demander à Pampelune est offert par milliers ici. Des souvenirs Made in Japan pour des pèlerins en autobus. L'intérêt n'est pas d'être à St-Jacques, mais de s'y rendre. De retour à l'auberge, je reconnais des gens rencontrés quelques jours auparavant, une Française et un Italien. Ils marchent depuis la France, ils sont à 4 kilomètres du but, l'ambiance est à la fête pour eux. Les quelques heures passées en leur compagnie sont salutaires après une journée de solitude. Je les quitte en les remerciant pour ce bon moment.

LE SENS DES CHOSES
Tout au long du parcours les gens m'ont conseillé de me rendre à Fénisterra. À l'origine les pèlerins s'y rendaient et y recueillaient un coquillage dans l'Atlantique en guise de preuve de l'accomplissement de trajet, une coquille St-Jacques.

À l'époque, on ignorait que la terre était ronde et on prétendait que Fénisterre était le bout du monde. Comme j'ai déjà visité la côte Atlantique du coté Américain, je me plaisais à dire : J'ai déjà vu l'autre coté du bout du monde.

J'y trouve un côté plus poétique lorsque je m'exprime en anglais : I have ever seen the end of the world by the other side. Décidément les choses n'ont plus le même sens. À Fenisterra je m'offre une coquille St-Jacques dans un restaurant. Je déguste et demande si je peux conserver le coquillage, en guise de preuve. Les traditions demeurent mais se réalisent différemment.

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Jour 10, FENISTERRA
Je quitte Santiago tôt le matin après une journée de repos.

94km me séparent de Fenisterra, je fais face à de la faible pluie pour la première fois du voyage. Je ne m'en fais pas car je ne transporte pas tous mes bagages, ils sont à Monto Do Gozo où je loge encore ce soir. J'atteins Fenisterra vers 12h00, je m'empresse de faire un geste symbolique, je roule sur le béton d'une descente de bateau, dans quelques centimètres d'eau. Je peux maintenant dire que mes pneus ont roulé de la poussière des Pyrénées à l'eau salée de l'Atlantique. Le béton est rendu glissant par le dépôt des algues, ma roue glisse à quelques reprises. Un homme affairé à l'entretien de son bateau s'adresse à moi, encore une fois je ne comprends pas mais je devine facilement. Il me dit que c'est glissant et dangereux, que si je tombe, je vais me salir et sentir le poisson, que mes sacs vont sentir jusqu'au Canada… Si ce n'est pas ce qu'il m'a dit, il aurait dû. Heureusement, je ne suis pas tombé.

Mon plan initial était de rentrer à Santiago par l'autobus de 16h30 mais une idée m'avait trotté dans la tête toute la journée : rentrer à Santiago à vélo en longeant la côte. Je me décide même s'il est tard. Je quitte Fenisterra en direction de Santiago, environ 80 km à parcourir. Il y a toujours une autre possibilité, prendre l'autobus à Muros mais je ne connais pas l'horaire des départs pour Santiago J'atteins Muros à 18h00 avec 158 km à l'odomètre, l'autobus pour Santiago est à 18h30. Je le prends et me considère chanceux, Santiago était encore loin.

JOUR 11, RETOUR en France
Comme je voyage avec un vélo, l'accès au train est difficile. Je dois rentrer en France en autobus.

Un trajet de 16 heures au cours duquel je ne rencontre que quelques pèlerins qui ne s'expriment qu'en allemand. Les discussions sont brèves, l'ambiance du pèlerinage est chose du passé. J'arrive à Hendaye en France à 23h00. Je prends une chambre puis me rends au bar de la gare où je croise un Français rencontré à Santiago. Nous prenons un verre ensemble. Un jeune couple est à la recherche d'une chambre pas cher dans les environs. Je leur offre spontanément de partager ma chambre, j'explique que je dors dans des dortoirs depuis plus de 10 jours.

Brève discussion et nous montons à la chambre sans faire de bruit car je n'ai payé que pour une seule personne. La jeune française dormira par terre et je partagerai le lit avec son copain autrichien. Il me demande quel coté du lit je préfère ce qui nous fait bien rigoler. Ils se lèvent tôt le lendemain car ils ont un train à prendre. Je me réveille en même temps qu'eux puis m'assoupis un moment. Lorsque je me réveille, quelques minutes plus tard ils sont partis. Je ne sais même pas leurs noms.

Moi qui croyais que mon pèlerinage était terminé!!! Ca ne se terminera peut-être jamais!!!!!

André

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